• Ayrton Senna, le héros au regard triste

     

     

    «Quand je suis en forme, je peux tout.

     Même quand je vais mal, j'essaie encore…»

     disait Ayrton Senna.

      

     

    La bière est «absurdement gelée», comme les Brésiliens l'aiment.

    Les écrans géants sont installés, une marée de T-shirts jaune et vert a déferlé sur les places de Sao Paulo.

     Le Brésil affronte ce jour-là le Ghana en huitièmes de finale.

     Les administrations ont fermé, les centres commerciaux les plus sophistiqués expulsent leurs clients.

     À quelques mois de l'élection présidentielle, l'agenda politique est suspendu aux pieds de la seleçao.

     Et Ayrton Senna ?

     

                                                                         

     Une semaine plus tard, après la défaite de l'équipe aux mille talents, l'éternel héros sort encore grandi.

     «Il ne nous a jamais déçus», répètent les Paulistes. «Quand je suis en forme, je peux tout.

     Même quand je vais mal, j'essaie encore...», disait Ayrton Senna.

     Un hymne à la volonté, qui lui vaut l'hommage durable d'une nation orpheline.

     Le Brésil, enfant illégitime de colons pressés de s'enrichir, d'extraire de cette terre de quoi faire leur gloire en Europe, expliquait le grand sociologue Sergio Buarque de Hollanda, ce Brésil né des amours furtives avec les esclaves et les Indiennes est un pays sans pères.

     Le Brésil est cette éternelle «terre d'avenir» que décrivait déjà Stephan Zweig en 1943.

     Mais le rêve tardait à s'accomplir.

     Quand Ayrton apparaît sur la scène internationale dans les années 1980, les militaires sont au pouvoir et la seleçao est embourbée dans les défaites.

     Le pilote déploie alors un drapeau brésilien pour fêter sa victoire et le pays s'enflamme.

     Avec son visage triste mais son poing levé des gagnants, sa mine tourmentée, Ayrton, puissant et mélancolique tout à la fois, toujours présenté comme un bon fils, a l'étoffe d'un héros.

     Plus vénéré que les footballeurs, souvent considérés comme de mauvais garçons dont le talent excuse les excès.

     Ayrton était croyant, il avait vu Dieu un jour sur un circuit, comme s'il n'était plus des mortels.

     Son mysticisme confus se résumait pourtant à une foi tenace en lui-même, doublée d'une hargne pour la victoire : c'est ainsi qu'il accidenta volontairement Alain Prost qui lui barrait le podium.

     Pour se faire sa place dans l'histoire, Ayrton a navigué parfois loin de la légende.

     

     Mais sa mort a gommé les zigzags.

     

     Il ne reste plus que cette embardée à 250 km/h vers un mur, cette fin en direct.

     Ce dimanche 1er mai 1994, son public attend devant le poste, crispé.

     Les pilotes semblent redevenus des humains, avec leurs visages défaits et leur vulnérabilité exposée.

     

     Le vendredi, Rubens Barrichello a survécu à un très grave accident.

     Le samedi, l'Autrichien Roland Ratzenberger s'est tué. Fébrile, le Brésilien n'entend pas renoncer à un quatrième titre mondial.

     

     

    À son inquiétude s'ajoute une blessure personnelle.

     Il vient d'écouter une cassette où Adriane Galisteu, sa nouvelle compagne, parle avec son ancien petit ami.

     Une conversation téléphonique anodine, faite de petits rires pour elle et de tentatives de séduction pour lui. Mais une conversation enregistrée, comme preuve qu'Adriane le trompe.

     La famille Senna, qui détestait la sulfureuse Adriane, blonde inconnue avant de se jeter dans les bras d'Ayrton, aurait organisé le piège, raconte le journaliste Ernesto Rodrigues *.

     Viviane Senna, la soeur du pilote, assure qu'Ayrton avait lui-même demandé cet enregistrement.

     Qu'importe.

     Ce dimanche, lorsqu'il se prépare pour la course, il pense se séparer d'Adriane.

     Ayrton a beau avoir flirté des années, collectionné les femmes blondes, il est un conservateur et il ne peut tolérer l'affront.

     Le sort fera finalement d'Adriane une veuve célèbre. Beaucoup ne lui pardonneront pas ses poses d'endeuillée sexy, puis sa couverture de magazine où elle posait nue. Aujourd'hui, Adriane est une star de la télé brésilienne, mais les rancœurs restent tenaces.

    Sur la piste du circuit d'Interlagos, au sud de Sao Paulo, quelques karts vrombissent encore, par un soleil d'hiver austral.

     Des fils à papa engoncés dans des combinaisons rembourrées tournent à vive allure dans un décor délavé. Là où Ayrton s'entraînait sur le kart que son père lui avait offert.

     Depuis, la végétation s'immisce partout sur la piste craquelée.

     Le circuit, autrefois situé dans une zone boisée et noble, est étranglé par une immense favela.

     Désormais, les maisons semblent penchées les unes sur les autres, comme enlacées, tandis que les fenêtres laissent suinter des bluettes d'amour, des scènes de ménage et le râle de corps fatigués.

     Des prêches aussi.

     Des églises évangélistes diffusent le message divin par haut-parleur. 

     

                                 

    Les ateliers de mécaniciens bordent encore le circuit. Une porte bleue affiche un surnom fameux : le Tché. Ayrton vint le trouver un jour, avec son moteur de kart abîmé.

     On lui avait recommandé cet Espagnol aux mains d'or et à la technique acquise dans l'Espagne franquiste qu'il avait fuie.

     Milton, le père d'Ayrton, demanda le prix de la réparation : 300 pesos.

     Rien ou presque.

     «Ce sera du mauvais travail», lança-t-il.

     

            

    Inscrit à l'élégant collège Rio Branco qui accueille les fils de l'élite, Ayrton est le seul à ne pas sourire sur la photo de classe, comme absent.

     Élève médiocre, il détourne tous les matins son chauffeur pour rejoindre le circuit d'Interlagos et enchaîner les dérapages.

     «Apprends à conduire avant de faire le kakou, travaille», lui répète son coach

    . À 9 heures, lorsque les portes du circuit s'ouvrent, Ayrton s'assoit dans son kart et tourne, sans s'arrêter, tout juste ramené au monde par le sifflet du gardien à 17 heures.

     Ayrton, l'enfant difficile, agité, que sa mère emmenait chez le psychologue pour comprendre son comportement à la fois renfermé et pressé, Ayrton, l'enfant fou de tous les sports, Ayrton au regard toujours triste, a enfin trouvé sa place : sur une piste.

     C'est aussi là, à l'occasion d'une course où il s'est classé en queue de peloton après qu'un technicien eut remplacé ses pneus par un modèle juste plus petit, qu'Ayrton découvre combien la précision est la clé du succès.

     Le Tché lui enseigne à tout vérifier, et par la suite, Ayrton arpentera les circuits à pied pour relever les détails et prévoir là où il arracherait un précieux millième à ses adversaires.

     À cette époque-là, Ayrton quitte à regret le circuit d'Interlagos pour retrouver la demeure familiale située à l'opposé de la ville.

              

    La première maison des Senna s'accroche toujours à la colline de Santana, dans un quartier de la petite classe moyenne de la zone nord de Sao Paulo.

     Vaste. Issu d'une famille modeste, Milton, le père, avait très vite commencé à revendre du matériel de construction, puis des pièces détachées de voitures, anticipant le formidable essor de l'automobile dans une ville désormais congestionnée presque jour et nuit. Depuis l'arrivée des jésuites en 1554 et la fondation de leur collège, Sao Paulo est devenue un monstre.

     Le café a fait la fortune de la ville à la fin du XIXe siècle, attirant des milliers d'immigrés européens.

     Les 130 000 habitants de 1895 sont déjà 250 000 cinq ans plus tard.

     Quatre voitures traversent alors la ville.

    f Aujourd'hui, 10,5 millions d'habitants vivent sur 1 524,96 kilomètres carrés.

     Cinq millions de voitures circulent chaque jour à 27 km/heure en moyenne.

     La seule Marginal Tieté, un des axes principaux,

     concentre 700 000 véhicules par jour.

     

     Pour échapper à cet enfer de dioxyde de carbone, et de temps perdu, plus de 1 000 hélicoptères particuliers déposent leurs passagers sur les hauteurs des buildings de Sao Paulo.

      

     

                         

     

     

    Ayrton Senna s'était lui aussi fait bâtir une piste d'atterrissage sur l'immeuble où il avait ses bureaux.

    Aujourd'hui, la plate-forme orange coiffe l'institut Ayrton-Senna, comme un luxe inutile dans un quartier de maisons sans prétention.

     À l'accueil, une standardiste en tenue de nylon de ce bleu prison qui semble n'exiger aucun lavage, n'a pas le glamour des hôtesses de sièges bancaires.

    Elle est à l'image des Senna, une famille discrète, austère presque, étonnante dans un pays qui cultive l'exubérance et l'insouciance.<o:p></o:p>

     Les Senna incarnent à l'inverse la bourgeoisie industrieuse, frileuse et économe.

     Après avoir offert son premier kart à Ayrton, son père n'aura de cesse de le faire décrocher des sports automobiles, raconte Adilson Carvalho de Almedia, président du fan-club d'Ayrton Senna, la TAS.

     Sous la pression familiale, le pilote de Formule 3 quitte Londres et reprend une boutique d'outils que son père lui a réservée.

     Derrière le comptoir, il est prostré, le regard éteint.

     Et c'est parce que courir était une nécessité que sa famille l'a finalement laissé vrombir.

     Aujourd'hui, la tradition se perpétue : c'est maintenant le neveu d'Ayrton, Bruno, qui se lance en Formule 3.

     Sa mère, Viviane, la soeur aînée du pilote, reçoit au 16e étage de l'institut qu'elle a créé juste après la disparition d'Ayrton.

     

     

     

    Corps brindille, voix de petite fille,

    Viviane est une figure de la société brésilienne, toujours élégante et vaguement distante.

     En réalité, c'est une femme qui vit entourée de fantômes qui réapparaissent au détour des questions.

     Son frère, dont elle n'avait jamais imaginé la mort.

     Son mari, emporté des années plus tard par un banal accident de la route alors qu'il conduisait la moto d'Ayrton.

     Et maintenant son fils, celui-là même qui avait cessé le kart lorsque Ayrton avait heurté Tamburello, celui qui n'a plus parlé de courir pendant des années, celui qui a tu sa passion pour épargner sa famille, a fini par suivre sa voie.

     «Si je cours, c'est pour être le meilleur.

     Sinon, je ne serais pas là», dit aujourd'hui Bruno, 26 ans.

     «Je ne peux pas l'en empêcher, reprend Viviane.

     Ce serait contraire à tout ce que j'ai toujours prôné pour moi et les autres : se réaliser.»

     Mais la mère tremble.

     

     

    Au Brésil, la pression est énorme.

     Personne n'est venu derrière Senna assouvir ce besoin de vaincre.

     Les Brésiliens ne se résolvent pas à ce désert de héros, renchérit Reginaldo Leime, un des commentateurs vedettes de la télévision Globo, qui fut l'ami d'Ayrton. «Les neuf victoires de Rubens Barrichello ne valent rien. Il faut être premier ici.»

     Pour Viviane, les attentes des Brésiliens à l'égard de son fils sont «dangereuses».

     Mais la saga des Senna se fait presque malgré eux. Lorsque des millions de personnes ont accompagné le corps d'Ayrton Senna vers le cimetière de Morumbi, une banderole barrait une façade décrépie :

     «Ayrton, tu nous tendais un miroir, qui nous aidera à être meilleurs maintenant ?»

     

    * Ernesto Rodrigues, O heroi revelado.

     

     

     

     

     

    24 ans déjà

    Tu nous manques à tous …

     

     

    Un bel hommage à Magic Ayrton

     

     

     

     


  • Commentaires

    1
    visiteur_courti
    Mardi 11 Septembre 2007 à 15:43
    Bonjour

    Beau blog et bel hommage

    Bonne continuation


    http://tout-pour-auto.blogspot.com
    2
    visiteur_coralie
    Vendredi 30 Novembre 2007 à 09:38
    bonjour felicitation pour ton blog du beau travail, et de super articles sur Ayrton SENNA....une vrai passion? je partage ?lement cette passion pour Magic SENNA, et comme toi j'essaye de continuer a faire vivre la m?ire d'Ayrton a travers mes blogs....bravo
    ps. tu me connais sous le pseudo de beco sur le forum de f1 classement...a tres bientot
    3
    visiteur_NARB7
    Samedi 1er Décembre 2007 à 15:08
    Tr?joli Blog sur Ayrton Senna,f?citation...
    Continuons ?aire vivre sa m?ire.
    http://fr.youtube.com/NARB7
    Merci.
    4
    visiteur_Bruno
    Lundi 7 Janvier 2008 à 20:37
    merci Pauline, pour ton blog, et ta passion partag?

    je suis la F1 depuis 1967, et depuis avril 1968 (GP d'Espagne) j'ai vu 539 GP ?a t?vision, dont les 4/5 en integralit?je me suis rendu ?6 reprises sur des circuits, suivre les week-end complet de course.
    j'en ai vu des pilotes, donc 12 que j'ai admirer plus que les autres. parmis ces pilotes figurait:
    Ayrton Senna da Silva. sans doute plus grand que j'ai vu. je l'ai attendu longtemps. je savais qu'il viendrait t?u tard. logiquement il aurait du venir en 1996 chez Ferrari.
    une colonne de direction en a d?d?autrement. . .
    mais il reste l?et jamais je ne l'oublierais.
    5
    visiteur_Bruno
    Lundi 7 Janvier 2008 à 21:32
    la revue sp?alis?Italienne "Auto Sprint" remet chaque ann?depuis 1966, les "caschi d'oro" (les casques d'or) au trois premier pilotes de chaque discipline du Sport Automobile, lors du salon de Bologne, mi d?mbre. cette r?ion est tr?pris?par la presse du monde entier.

    en 1985, Ayrton est inviter ?enir retirer un troph?illes Villeneuve, qui r?mpense le meilleur pilote de la saison.

    http://i7.photobucket.com/albums/y256/bouboum/Mansell-Senna-Berger-Schumacher/Ayrton%20Senna/Senna-prix-GVilleneuve-85-AutoSprin.jpg

    il est tr?? et abasourdit par l'accueil qui lui est fait. 3 ans plus tard quand il vient retirer son Casque d'Or. il est accueillit ?'aeroport par toute la r?ction de l'hebdomadaire Italien, il est en compagnie de son fr?, de sa soeur et son beau fr?.
    apr?la ceremonie, Ayrton est prit ?art par le directeur de la revue, qui lui confirme, que:
    comme ?on habitude, elle va regler tout les frais in?nt ?on s?ur, plus le voyage aller/retour.
    Ayrton ne veux pas en entendre parler:
    "il n'en ai pas question. tout l'honneur est pour moi.
    en 1985, quand j'?it venu, je n'en revenais pas, et
    si je suis venu ici avec des membres de ma famille, c'est pour leur montrer ?uel point la reception est grandiose, et de quelle fa? sont re? les invit?
    si je reviens, (et j'ai bien l'intention de revenir retirer le m? prix) je reviendrais avec ma famille, mais je ne veux rien en compensation. le Casque d'Or me suffira"

    voil?ui ?it Ayrton Senna.
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    6
    visiteur_Bruno
    Lundi 28 Juillet 2008 à 18:51
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